Intime transition


« 37 ans.
37 ans : presque une demi-vie avant de m’extraire de l’ancien
monde à bout de souffle… »

T-Camp 2019 : réunion en plein air.
Tiré du film de 8′ sur le T-Camp 2019.

A l’issue des deux mois de leur formation, les étudiants ont été
invités fin mai à prendre un temps personnel pour rédiger un
« rapport d’étonnement ». Aucune autre consigne que de parler à la
première personne de leur expérience de ces deux mois
d’immersion dans les enjeux de la Transition économique,
écologique, sociale et humaniste. Constance, une des deux
professionnels qui a suivi la formation majoritairement composée
d’étudiants, a tout de suite accepté que son texte, qu’elle a lu
comme chacun à tous les T-Campeurs et à l’équipe du T-Camp, soit
publié dans notre newsletter. Nous l’en remercions.

* * *

37 ans.
37 ans : presque une demi-vie avant de m’extraire de l’ancien
monde à bout de souffle.
Un monde dont des pans entiers dégringolent et disparaissent en
silence, dans le brouhaha de milliards de conversations,
inconscientes du vivant à l’agonie.
37 ans à expérimenter et à construire un être, qui avait bientôt fini
par se lover dans un cocon chaud et confortable, pour jouir de ses
privilèges.

Une fois franchies les strates de la pyramide, le mirage de la
reconnaissance de ses pairs, les conditionnements empilés en
couches irrégulières.
Elle me nargue, me colle au corps, ouvre des interstices de lucidité,
puis repart, comme un va-et-vient entre deux espaces en complète
dissonance.
Le bourdonnement de la conscience de l’état du monde se
rapproche et s’infiltre, par éclair ou gifles sévères, ouvrant des
brèches profondes dans mon train-train quotidien.
Rappels ô combien nécessaires quand l’oiseau d’acier s’envole
chaque minute depuis le tarmac, devant la fenêtre de mon
bureau.
Le confort d’un statut, l’appartenance à une meute de cadres fiers
et pressés, je travaille à la porte du monde, et peux à tout moment
m’échapper par les airs, rejoindre en quelques heures l’autre bout
du monde sans être redevable de rien, dans un déni tout à fait
sincère.
Gagner sa vie, ne pas avoir à compter, nourrir un flot incessant
d’envies à assouvir, dans une indifférence des inégalités presque
assumée, tant je ne me sens pas responsable.
Moi, moi, moi et la quête du bonheur comparé auquel j’ai droit.
En reconstituant la grande fresque de causes à effets que
planque vicieusement chaque acte de mon quotidien, je réalise
peu à peu la toile de dépendances et de contradictions dont
laquelle je suis prise, collée.
Juillet 2018, jour du dépassement, je calcule mon bilan carbone à
deux reprises. Et malgré tous mes efforts : 2,9 planètes.
Si je fais partie des 0.20% les plus riches de la planète
(12 050 935ème / 7,637 milliards) c’est que je suis le problème,
c’est que mon mode de vie la déglingue.
Un sentiment nauséeux me traverse de très loin comme pour faire
parler les quelques milliards de ‘sans rien’, sur le dos de qui je
danse avec une inconsciente indécence

Changement d’état d’un système en physique.
L’énergie qu’il va alors me falloir mettre en œuvre pour m’extraire
de cette vie est COLOSSALE ; nager à contre-courant d’une masse frappée du déni de réalité, s’imposer la violence d’un
changement radical, jouer à réduire tout ce qui peut l’être, déprogrammer les croyances et sortir de cette matrice qui n’a
plus de repères.
La décision de se retirer d’un système individualiste infini se paie, il faut s’accrocher fermement à de nouveaux rocs et
trouver une source claire, un sas protecteur où expérimenter la sobriété et la puissance créatrice d’un collectif.
Campus. Nouvelle matrice
La zone de ré-apprentissage est tellement vaste qu’elle est vertigineuse. Qu’est-ce que je sais d’utile pour le monde ?

Trou béant, les connaissances acquises depuis des années s’envolent au rythme de
ma respiration. Le superflu se décolle laissant apparaitre une chrysalide toute molle
et fragile.
Après le choc, prendre une grande respiration et plonger sous la surface, tout est là.
Réapprendre en profondeur, retrouver une place, reconstituer un noyau dur et
fertile, une réserve d’énergie vibrante, tisser de nouvelles toiles, les superposer, les
rendre solides.
Ici je suis en sécurité pour être et refaire fratrie. La richesse du groupe m’émerveille,
tantôt m’annihile, tantôt m’émancipe. Fermer sa gueule, regarder, se faire accepter
en plein chantier, frôlant le trop plein, implosion en temps réel des certitudes
passées.
Peurs primaires bientôt remplacées par le partage des communs, la transmission
des connaissances, la non-concurrence, l’addition des intelligences, la libération
des émotions, l’expérience de l’entraide.
A Forges, nous créons les fondations d’une nouvelle société consciente en
s’abreuvant à une source claire, en s’acclimatant sobrement aux conditions d’une
nouvelle réalité.
J’ai plusieurs fois perdu confiance devant la tâche immense. Comment avaler en
huit semaines un éléphant de connaissances ?
Le temps long ne joue pas avec l’urgence. Respecter son rythme alors, trouver un
biotope d’accueil, s’y poser et « exploser », comme dirait Yann de l’éco-lieu du Viel
Audon, en l’irradiant d’une énergie constante, parsemée de quelques secousses nécessaires.
Est-ce qu’une transition douce est possible ? Je ne crois pas. Le changement est violent, il détruit et reconstruit. Il demande
une grande énergie.
L’existence de zones tampon entre deux mondes, comme ici, traits-d’union incorruptibles qui créent les conditions d’un
refuge pour opérer sa transformation avant de se donner toute entière au soin du monde.
Chacun devrait faire son T-Camp pour basculer, et se parer à transmettre.
Refaire confiance dans la beauté du commun, du partage, du minimalisme et de l’effort.
D’où je serai, chers compagnons de mon intime transition, je serai toujours là pour vous.
Merci, merci beaucoup.

Constance M.
T-Camp 2019
25 mai

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